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On a décrypté l'affaire GameStop...

🥄Temps de lecture : 
5
 min.

Faire sauter la banque ? Même au casino, ça n’arrive jamais. Pourtant, en janvier dernier, une poignée de téméraires s’est attaquée à un poisson encore plus gros : Wall Street, tout simplement. 

Selon les titres qui ont tourné en boucle sur les réseaux sociaux, l’affaire GameStop devait être la révolution française de la finance. Grâce à l’appli de microtrading Robinhood, les pauvres de la forêt de Sherwood (vous, nous) allaient enfin pouvoir grappiller une part du butin du Prince Jean dans son château-fort de Wall Street 🏰

En réalité ?
L’affaire GameStop est beaucoup plus compliquée.


Surtout que quand on creuse, on se demande rapidement si Robinhood ne s’était pas en fait vendu au Prince Jean…

Dans la Spoune d’aujourd’hui, on va décrypter l’affaire GameStop, mais aussi le fonctionnement de Wall Street - cet aquarium géant où il n’y a pas vraiment de place pour les petits poissons 🐟

Mais commençons par le commencement. Game quoi ?

Gamestop, c'est quoi ?

Vous voyez Micromania, l’endroit où vous achetiez vos jeux vidéo étant ado ? GameStop, c’est précisément ça : la maison mère de Micromania qui, outre ses 413 boutiques en France, compte 5 500 magasins around the world (l’hommage s’imposait).

Sauf que. Entre la dématérialisation des jeux vidéos, la montée en puissance du commerce en ligne et le COVID, GameStop a vraiment douillé ces 3 dernières années : 670 millions de pertes en 2019, 470 millions en 2019, et presque autant en 2020.

À partir de là, la question est simple :

Mais qui peut bien s’intéresser à une boîte qui fonce dans le mur ?   

À Wall Street ? Plein de monde.

Les traders, ces grands créatifs 

Si vous pensiez que la créativité est réservée à Steve Jobs ou Pablo Rochat, détrompez-vous : parmi les gens les plus créatifs de la Terre, il y a certainement les avocats fiscalistes (on en parlera une prochaine fois) et les traders de Wall Street. Jamais à court d’idées, ces derniers ont même trouvé le moyen de gagner de l’argent en misant sur une boîte qui en perd 🎰
Ça s’appelle le short-selling.

Le short-selling

Deux options pour vous mettre à jour là-dessus : 

Option Margot Robbie dans un bain moussant 🛁 : si vous avez 2h, foncez revoir The Big Short, film adapté du moins génial bouquin de Michael Lewis et dans lequel Margot Robbie vous explique tout des subprimes en buvant du champagne dans son bain.

Option Spoune (on n’a pas Margot Robbie mais on a du love) ❤️ : Bill est un trader convaincu que l’action A va baisser. Voici comment la shorter en 4 étapes : 

  • 1 - Bill emprunte une action A sur le marché.
  • 2 - Bill vend l’action A pour $10. 
  • 3 - Une semaine plus tard, comme prévu, l’action a baissé. Bill la rachète 8 euros. 
  • 4 - Bill rend l’action à son proprio initial, en lui laissant une commission de 10 cents. 
  • Au final ? Bill a empoché $1,90 en vendant un truc qui n’était même pas à lui. Habile, Bill.

Dès 2020, plusieurs hedge funds adeptes du short selling voient dans GameStop la proie idéale. Ils misent sur la baisse de l’action, dont le cours oscille entre 3 et 7 dollars 🔮

C’est la loose et on voit mal comment GameStop pourra éviter le game over.


Hunger Games(stop) : l'embrasement 

L’extra life ? Elle arrive en janvier 2021. Entretemps, GameStop a appelé à la rescousse un nouveau CEO, Ryan Cohen, qui a convaincu plusieurs institutionnels qu’il allait redresser le cap 🌊

Les petits investisseurs sont ravis eux aussi. Depuis quelques années, ils boursicotent sur Robinhood - une app de trading dont l’interface simple, ludique et hyper addictive (presque autant que Fruit Ninja, ne l’installez pas) a déjà rassemblé 13 millions d’utilisateurs en 2020. 

Et début 2021, ses adeptes se disent deux choses :

Truc cool #1 :

ils ont l'occasion de sauver LE magasin de leur adolescence

Truc cool #2 :

ils vont peut-être au passage faire mordre la poussière aux grands méchants hedge funds, qui ont énormément misé sur la baisse de GameStop...

Et surtout ils se rendent compte d’un gros bug : tous ensemble, les hedge funds ont shorté plus d’actions GameStop qu’il n’en existe. Probablement en empruntant les mêmes actions plusieurs fois. Si GameStop fait faillite personne ne s’en rendra compte, mais si au contraire l’action a monté tous les hedge funds vont se retrouver à jouer à un jeu de chaises musicales qui peut coûter cher.

Car en cas de hausse de l’action, les hedge funds risquent gros. Une des caractéristiques du short selling, c’est l’asymétrie des gains. Si une action ne peut jamais descendre plus bas que zéro, en revanche, elle peut théoriquement monter jusqu’à l’infini… Et les pertes des hedge funds aussi.

Reprenons l’exemple de Bill. L’action que Bill a vendu $10 monte au lieu de baisser : elle vaut maintenant $12. Bill a deux options : 

  • 1.  La racheter immédiatement en mettant 2 euros de sa poche (Un peu moins habile, Bill...). 
  • 2. Attendre et prier... que l’action redescende.

Dans l’affaire GameStop... elle a continué à monter. Entre septembre 2020 et janvier 2021, l’action était déjà passée de $7 à $20. Et mi-janvier 2021, les petits investisseurs du forum Reddit “WallStreet Bets” se lancent un défi : pousser le cours de l’action toujours plus haut.  

À partir de là, c’est l’effet boule de neige. 💸 💸 💸

Comme les petits investisseurs achètent, le cours monte. Comme le cours monte, les fonds qui ont shorté GameStop achètent eux aussi pour tenter de limiter leurs pertes.

Tout le monde achète, et le cours s’envole… pour atteindre $350, soit 50 fois sa valeur 5 mois avant 💰

Et après, Spoune ? Et après ?? 

Haletant, hein ? 😱 Depuis son pic de janvier, l’action est redescendue à $50 en février, avant de remonter un peu au-dessus de $120 ces derniers jours. 

Mais, alors, qui avait raison entre la smart money des investisseurs vs. la dumb money des boursicoteurs, pour reprendre la terminologie de Wall Street ?

En bourse, la valeur d’une entreprise n’est que le reflet d’une chose : le désir des acteurs pour un produit à un instant T. Savoir qui a raison entre les analyses des investisseurs et les fantasmes des boursicoteurs ? La question n’est pas là. En bourse, comme disait Keynes (qu’on avait déjà cité là) :

“les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvables”.


Le hedge fund Melvin Capital en a fait l’amère expérience avec GameStop : il a dû aller lever $2,75 milliards auprès de concurrents pour éponger ses pertes…

Cela étant dit, globalement, Wall Street s’est plutôt très bien tiré de tout ça - le fonds Senvest Management, par exemple, a engrangé $700 millions grâce à Gamestop… 

Alors que, dans le même temps, plein de petits porteurs ont misé leurs économies sur une action qu’ils ont payé bien au-dessus de sa valeur réelle. Et ils auront beaucoup plus de mal que les gros fonds à éponger leur perte...

Robin vs Le Prince Jean ? 

Autre question : dans le combat qui a opposé David Reddit vs le Goliath de Wall Street, David a-t-il jamais eu la moindre chance ? Est-ce qu’il ne pouvait pas compter sur son super allié, Robinhood, pour détrousser Le Prince Jean ? Pas vraiment...

Son succès, Robinhood le doit à sa gratuité : on y boursicote sans commission ni montant minimum. La contrepartie ? Comme d’habitude avec la Silicon Valley, “si c’est gratuit, c’est vous le produit” 😍

Robinhood travaille en fait avec Citadel Securities, qui exécute les ordres d’achat et de vente des clients de Robinhood. Et cette activité est tellement lucrative pour Citadel, qu’elle rémunère même Robinhood pour chaque ordre transmis : en effet, c’est beaucoup moins rentable d’exécuter les ordres d’un client sophistiqué comme Goldman Sachs que des millions d’achats et de revente pour des particuliers.
Donc que vous achetiez ou que vous vendiez, que vous gagniez ou que vous perdiez, c’est comme au poker :

Le croupier touchera toujours son salaire à la fin de la soirée.

Conclusion

🙉 Achetez au son du canon.

Même Rotschild a construit sa fortune là-dessusOu, pour le dire autrement : tout bon investissement a un point d’entrée et un point de sortie. Le gagnant est le premier qui aperçoit le point de sortie - qu’on soit un hedge fund géant ou un petit porteur.

🙊 Fiez-vous aux analyses, pas aux histoires.

Les histoires qu’on entend dans les médias ou par ouï-dires sont souvent séduisantes - elles sont faites pour. Elles mènent souvent à acheter cher et à vendre à bas prix. Suivez plutôt les analyses qui, elles, se focalisent sur l’évolution structurelle du marché.

Alors, si vous étiez tenté de boursicoter, voyez ça plutôt comme un jeu vidéo un peu chérot que comme une vraie stratégie d’investissement. Et de toute façon, chez Spoune, vous savez ce qu’on en pense : on préfère la pierre. 

Uppercut de fin soirée

Faire fortune sur le dos d’une banqueroute ?
Avec le short-selling, les hedge funds en ont fait un art. Mais comme souvent, une des plus belles illustrations de l’idée vient d’un tout autre domaine. Dans le fabuleux The Producers de Mel Brooks, deux producteurs de Broadway se rendent compte que rien ne leur interdit de lever beaucoup plus d’argent que leur budget de production … tant que la pièce est un tel flop qu’aucun des actionnaires ne s’attend à toucher le moindre centime. Ils lèvent donc 2 millions d’euros pour monter “la pire pièce avec le pire réalisateur et les pires acteurs.” À leur grand désarroi, la pièce est tellement mauvaise qu’elle est reçue comme une fabuleuse parodie, et se joue à guichets fermés.

Crédits images : Louis Otis