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Comment le temps est devenu une monnaie

🥄Temps de lecture : 
7
 min.

C’est peut-être la première question qu’une newsletter vraiment money-smart devrait se poser : d’un point de vue retour sur investissement, la lecture de Spoune est-elle vraiment intéressante ? Est-ce que ces 10 minutes qu’on vous prend toutes les deux semaines valent vraiment le coup ?

C’est une des grandes tragédies modernes : le temps est devenu de l’argent. De plein de manières différentes : il y a ces entreprises à qui on achète du temps, celles à qui on vend le nôtre…
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Alors qu’on l’achète ou qu’on le vende, notre temps est bel et bien devenu un objet économique 


Gros programme pour la Spoune du jour : on se lance dans notre sujet sans doute le plus ambitieux depuis nos débuts — comment le temps est devenu de l’argent. 

Alors commençons par le commencement…

Le temps ou l'argent ? 

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Pendant bien longtemps, l’argent ne servait qu’à une chose : s’offrir du bon temps, aka le luxe de ne rien faire.

  • Dès l’AntiquitĂ©, les Romains se consacrent aux tâches nobles de l’otium (on en avait parlĂ© ici) pendant que les esclaves gèrent les basses affaires mercantiles du negotium.
  • Au Moyen-Ă‚ge, les Seigneurs laissent les serfs cultiver leurs terres pendant qu’ils ripaillent dans leurs châteaux.
  • Au XIXème siècle, les rentiers font le tour du monde pendant que les prolĂ©taires vont Ă  la mine ou Ă  l’usine. 


Bref, à ces époques, le monde se divisait en deux catégories : ceux qui avaient à la fois de l’argent et du temps et ceux qui n’avaient ni l’un ni l’autre. 

Et de nos jours ? Pour la plupart des gens, les deux catégories ont un peu évolué…

  • Soit on a du temps mais pas d’argent (on est Ă©tudiant, chĂ´meur)
  • Soit on a de l’argent mais pas de temps (on est start-upper, social media manager, chirurgien) 

Mais comment en est-on arrivé là ?


La marchandisation du temps 

Au bac de philo, on aurait dit : vous avez 4h. Mais comme votre temps est précieux (cqfd), on va faire de notre mieux en seulement… quelques minutes.  

1 - Payer pour gagner du temps, aka la marchandisation du temps de travail 
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Payer pour gagner du temps, c’est un peu la base de nos civilisations, comme l’explique Michael Pollan dans Cooked : c’est parce que certains individus ont pris en charge la préparation des repas que d’autres ont pu se spécialiser dans la métallurgie, les sciences ou la poésie…

Grâce à la spécialisation, puis à l’apparition de la monnaie, on peut échanger l’argent contre :

  • Des services rĂ©alisĂ©s par des tiers (cuisiniers, maçons, cireurs de pompes) ; 
  • Des outils qui nous rendent plus productifs (thermomix, ordinateur, aspirateur) ; 
  • Des machines pour nous dĂ©placer plus vite (voiture, avion). 

L’argent devient alors une sorte de réserve de temps disponible: plus on paie, plus on gagne de temps. Et ces dernières années, c’est allé encore plus loin. Quand on voit les pubs dans le métro, apparemment, la vie moderne est devenue trop courte pour :

  • Payer l’addition (Sunday)
  • Attendre le taxi (Uber)
  • Commander un livre chez le libraire (Amazon)
  • Faire les courses soi-mĂŞme (Cajoo, Flink, Getir…)

Mais il y a quand même un truc qui cloche. Comme le constate le super livre de productivité La 25e heure : 

“Jamais l’humanité n’a disposé d’outils de productivité aussi puissants et pourtant, jamais elle n'a été aussi débordée".


Comment ça se fait ? Ça, c’est parce que notre temps de loisirs est lui aussi devenu, comme notre temps de travail, une monnaie d’échange.


2 - Payer pour passer le temps, aka la marchandisation du temps de loisirs 
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Payer pour passer le temps, ça existe depuis les Jeux de Rome. Mais la compétition pour le temps de loisirs des gens n’a jamais été aussi féroce. Zuckerberg l’a encore dit tout récemment, sans oublier Reed Hastings pour qui “le plus grand concurrent de Netflix, c’est le sommeil” — cette compétition, l’économiste Herbert Simon l'appelait en 1971 “économie de l’attention”. Et sa matière première, c’est notre temps —qu’on fait passer de deux manières :

  • Devant des biens culturels payants (Netflix, OCS, Amazon Prime, Disney +...) qui se multiplient aussi bien en quantitĂ© qu’en qualitĂ© : “il y a toujours plus de films et de sĂ©ries cool Ă  regarder”. 
  • Devant des contenus gratuits (Facebook, Insta, Tik Tok), qui convertissent notre temps passĂ© en monnaie d’échange grâce Ă  la data publicitaire (aka “si c’est gratuit, c’est vous le produit”). 

  Le temps B.A

Sur des plateformes comme Goodeed, le temps est officiellement une monnaie d’échange puisqu’on peut y financer des projets humanitaires en regardant de la publicité.

On a donc d’un côté l’économie de la “friction” (dont le but est de nous faire gagner du temps) et de l’autre l’économie de l’attention (dont le but est de nous faire dépenser notre temps). 

La folie du truc ?

C’est qu’on paye les premiers pour économiser un temps qu’on dépense auprès des seconds… 

Et s’il nous reste du temps ? On cède à la dernière tentation de la marchandisation du temps : la monétisation de nos heures perdues. 

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3 - Vendre son temps, aka la marchandisation du temps perdu
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Avant, on avait un métier, un salaire, un lieu de travail. Éventuellement, quelques heures supplémentaires — mais celles-ci étaient limitées. Avec la digitalisation, les heures supplémentaires sont devenues disponibles à l’infini. Et on peut transformer n’importe quelle fraction de notre temps de repos en une heure rémunérée 

Ça, c’est une tentation à laquelle il peut être très très difficile de résister… car notre cerveau est complètement addict à la récompense (voir cette Spoune).

Dans Hooked, Nir Eyal donne la recette secrète de l’addiction :

Addiction = certitude d’une récompense x incertitude sur son montant


Cette logique, c’est celle du joueur de casino qui joue “une partie de plus pour se refaire”. Mais c’est aussi celle :

  • Des rĂ©seaux sociaux sur lesquels on scrolle toujours “une photo plus bas” en espĂ©rant tomber sur un contenu vraiment intĂ©ressant ; 
  • Des chauffeurs Uber ou livreurs Deliveroo qui font “juste une dernière commande” en espĂ©rant dĂ©goter une grosse course ; 
  • Des boursicoteurs qui attendent des heures sur les apps de trading une plus-value life-changing (mais seuls 1% y arrivent). 
  • Des crowdworkers du digital labor : sur Foule Factory, Upwork ou Amazon Mechanical Turk, ces travailleurs indĂ©pendants sont payĂ©s pour rĂ©aliser des micro-tâches. 
  • Exemple : enregistrer pour 20 centimes votre voix pour un logiciel de montage, ou rajouter votre morceau pref’ dans la playlist « Good mood » de Spotify.

Le piège de cette logique ? C’est qu’à chaque fois, notre jugement est biaisé par trois facteurs :

  • Une survalorisation du bĂ©nĂ©fice espĂ©rĂ© par rapport au bĂ©nĂ©fice rĂ©el : “il y a une chance que ça me rapporte beaucoup”.
  • Une sous-valorisation du coĂ»t (le temps passĂ©) : “de toute façon je n’ai rien de mieux Ă  faire”.
  • La facilitĂ© d’accès : “et en plus je peux bosser depuis chez moi, sans me lever de mon siège”.

Alors, comme le dit cet excellent article de Vox, gagner de l’argent est devenu un hobby— c’est-à-dire une activité qu’on est prêt à faire même si elle n’est pas (ou très peu) rémunérée (on en avait parlé là)… Et on se retrouve donc à brader notre temps libre. 

Ce qui nous amène à LA question essentielle : quelle valeur donner à notre temps ?

La vraie question : que veut-on fait de son temps ?

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Dire non à l’argent ? C’est hyper dur. À part Emmanuel Faber, on ne connaît pas beaucoup de monde capable de dire non à 20 millions. Alors voici quelques conseils pour ne plus courir après le temps et lui redonner sa vraie valeur.

  • Revaloriser les gratifications symboliques, et faire des choses gratuitement (pro bono, engagement associatif…). 
  • S’éloigner des applications qui le marchandent. En commençant par couper les notifications, comme le conseille Tristan Harris dans l’excellent documentaire Derrière nos Ă©crans de fumĂ©e. 
  • Sortir de l’obsession du low-cost ou de la bonne affaire. On perd parfois Ă©normĂ©ment de temps pour faire des toutes petites Ă©conomies (exemple : prendre l’avion Ă  Beauvais). Alors qu’on se simplifie souvent la vie en mettant le juste prix. 
  • Accepter de perdre son temps : c’est pendant leurs heures perdues que Newton est allĂ© sous son pommier et Archimède dans son bain. 
  • La valeur de l’argent fluctue, alors que la valeur du temps est constante. Il est aussi prĂ©cieux dans le passĂ© et le prĂ©sent qu’il ne le sera dans le futur.
  • Se rappeler que l’argent perdu se regagne. Alors que “le temps perdu ne se rattrape guère”.


Pour revenir à notre question initiale : on ne sait pas si vous rangez la lecture de Spoune dans “vos heures perdues”. Si oui, et pourquoi pas ? De toute façon, chercher à devenir money-smart n’a aucun sens si vous n’arrivez pas à être time-smart en même temps.

Uppercut de fin soirée

À la fin du XIXème siècle, l’inventeur hongrois Wolfgang von Kempelen veut à tout prix impressionner l’impératrice d’Autriche. Pour ça, il construit un joueur d’échecs automate. C’est en fait un canular : caché dans une grande malle sur laquelle est posé l’échiquier, un véritable joueur d’échecs commande la machine en secret. Deep Blue avant l’heure, le Turc mécanique fait sensation sur le continent en damant le pion à Catherine II de Russie, Napoléon Bonaparte ou Benjamin Franklin. En 2005, Amazon s’inspirera du canular pour créer sa plateforme de micro-travail, Amazon Mechanical Turk, qui fait bien travailler des humains alors que les tâches exécutées sont machiniques. Et ça aussi, on aurait préféré que ça soit un canular…